SID CHEIKH

La dépouille mortelle de Sid Cheikh à dos de chamelle

 

LE SAINT SID CHEIKH

 

Abd-el-Kader-ben-Mohammed, plus connu sous le nom de Sidi Ech-Chikh, est le saint le plus vénéré du Sud Algérien.

Le Sahra est, en effet, rempli de son nom ; la tradition nous a conservé religieusement le détail des faits et actes par lesquels il s’est illustré, et à chaque pas, dans le désert, la légende arabe nous montre des témoins du passage du saint marabout sur cette terre. Ici, c’est un mkam venant rappeler le lieu où le saint marabout s’arrêtait de préférence, soit pour prier,soit pour se reposer ; là, c’est une Kheloua, ou une bit,où il aurait vécu pendant quelques années de sa vie érémitique; plus loin, c’est un redjem marquant une de ses stations ; c’est encore les traces des pieds de sa mule restées empreintes dans le rocher ; à côté, c’est l’Aïn-El-Maghssel*,où le corps de Sidi Ech-Chikh aurait été lavé après sa mort.

Enfin, tout le pays parcouru par l’ouali est jalonné de ces points qu’a consacrés la piété des Croyants.

 

Mais disons tout d’abord les origines de la famille de ce grand saint, qui devait remplir le Sahra algérien de son nom, de sa réputation de piété, de ses vertus et de sa puissance spirituelle, laquelle, en pays musulman comme ailleurs, a souvent eu raison du pouvoir temporel.

S’il faut en croire les descendants de ce saint personnage, et pourquoi douterait-on de leur parole ?  leur origine daterait d’Adam, qui, nous le savons, était fils du limon et, par suite, le père du genre humain, puisque le Créateur le tira de la boue. Quant à leur origine islamique, à l’un des compagnons du Prophète Mohammed, le khelifa Abou-Bekr-Es-addik, et ils arriveraient, par vingt-sept degrés, à Abd-el-Kader-ben-Mohamnned, le saint homme dont nous allons essayer de raconter la vie : et qui devait s’illustrer neuf siècles plus tard sous le nom, de Sidi Ech-Chikh. Ses descendants peuvent d’ailleurs faire la preuve authentique de cette illustre origine.

 

On retrouve des traces de cette famille dans notre Sud algérien à partir de la fi n du XIIIe siècle de notre ère.

A cette époque, ils étaient connus sous le nom originel de Bou-Bekria, Bouakria, Oulad-Abou-Bekr. Bientôt, cette importante tribu commença cette série de migrations qui ne devaient se terminer, dans notre Sud, qu’au commencement du XVe siècle de notre ère.

Les Bou-Bekria prétendent que, dès les premiers temps de l’Islam, ils habitaient Mekka, d’où ils auraient été expulsés à la suite de désordres religieux dont ils auraient, été les instigateurs ; ils se seraient dirigés vers l’Ouest, et auraient habité l’Égypte pendant quelques années.

Plus tard, dans le courant du XIVe siècle, on les retrouve en Tunisie, où, en raison de leur origine, ils jouissentd’une grande considération et d’une influence religieuse très marquée. Quoi qu’il en soit, les Bou-Bekria, très remuants,parait-il, furent obligés de quitter la Tunisie vers le commencement du XVe siècle, et se dirigèrent dans l’Ouest,sous la conduite de Sidi Mâammar-ben-Sliman-El-Alya et  le pays leur ayant plu, ils s’établirent dans la vallée de l’ouad El-Gouleïta, où plus tard, s’élevèrent deux ksour qui furent nommés El-Arba-Et-Tahtani, et El-Arbâ-El-Foukani,ou les Arbâouat.

Sidi Mâammar-ben-Sliman-El-Aalya avait été suivi d’une clientèle considérable, dont seraient issus les Akerma,les Trafi , les Oulad-Zyad et les Rzaïna, groupes devenus plus tard les fractions les plus importantes des Homeïan-Ech-Cheraga.

Or, comme Sidi Mâammar-ben-El-Aalya était un saint homme, et que sa réputation de piété et l’illustration de son origine étaient parfaitement établies dans cette partie du Moghreb, il y avait été accueilli, lui et les siens, avec les plus grands égards par les maîtres du pays, les Bni-Ameur,qui, évidemment, comptaient bien profiter de l’influence dont Sidi Mâammar jouissait auprès du Dieu unique. 

Les Oulad-Bou-Bekria restèrent pendant quatre générations sur les rives de l’Ouad-El-Gouteïta, où leurs serviteurs avaient fondé, ainsi que nous l’avons dit plus haut, les deux ksour des Arbâouat. Les tombeaux de Sidi Mâammar, de ses fils et petits-fils, Aïça, Abou-Lila, Bel-Haïa et Abou-Smaha. Ces tombeaux, disons-nous, qui ont été élevés près d’El-Arba-Et-Tahtani, attestent suffisamment l’authenticité de cette version.

Or, du temps d’Abou-Smaha, les Bou-Bekria vivaient de la vie nomade : fiers de la liberté du désert ; heureux de voir flotter au-dessus de leurs têtes.les grands étendards jaunes du Mehdi ; sans autre protection que celle de leurs guerriers aux montures rapides, ils partageaient leur existence soit dans le repos sous leurs tentes de cuir ou de poil de chameau, ou à l’ombre des palmiers des oasis de Figuig, soit enfin dans les vastes  solitudes où s’amoncellent les sables d’or du désert.

Fatigué de la vie nomade, Sidi Abou-Smaha l’abandonna bientôt pour se fixer à Figuig, où il pratiqua les règles de la plus sévère dévotion. Nous ajouterons que ce saint personnage avait eu un fils, Sidi Sumac, qui mourut dans cette oasis.

 

Sidi Sliman ben-Abou-Smaha eut trois enfants ; Sidi Mohammed, l’aîné, s’établit à Chellala-Edh-Dhahrania ; le second des enfants de Ben-Abou-Smaha fut Sidi Ahmed-El-Medjeroud-Abou-R’amar ; son troisième enfant fut Lalla Sifia, mère de la tribu des Oulad-En-Nahr, et patronne duksar Es-Sficifa.

Sidi Mohammed-ben-Sliman-ben-Abou-Smaha, à son tour, eut deux fils : l’aîné, qu’il nomma Ibrahim, et le second,qui fut Abd-el-Kader, lequel s’illustra sous le nom de Sidi Ech-Chikh : c’est le saint personnage dent nous allons nous occuper et raconter les exploits thaumaturgiques.

Sidi Mohammed-ben-Sidi-Sliman, qui, plus tard, devait être le père de Sidi Ech-Chikh, avait épousé  Chefi ria, la fiIlle de Sidi Ali-Abou-Saïd, lequel était aussi un saint homme, et qui, comme Sidi Mohammed, descendait,en ligne aussi directe que possible, de la fille bien-aimée du Prophète, Lalla-Fathima Ez-Zohra.

Or, un jour, Lalla-Chefiria, alors enceinte de celui que le Dieu unique avait déjà décidé de compter au nombre de ses oualia (saints), et qui, à sa naissance, laquelle ne pouvait tarder,devait recevoir le nom d’Abd-el-Kader, Chefria, disons nous,se rendit chez son père, à El-ghassoul, accompagnée de son fils allié, Ibrahim. Tout à coup, un lion vient leur barrer le passage en se couchant sur le ventre et en leur montrant deux rangées de dents des moins rassurantes : « Ô Ibrahim,s’écria du sein de sa mère Abd-el-Kader, défends notre mère, ou bien je le ferai moi-même ! — C’est moi qui le ferai », lui répondit Ibrahim. Et, saisissant par l’oreille le lion devenu subitement doux comme un agneau,

Ibrahim le conduisit ainsi jusqu’à El-ghassoul.


Abd-el Kader-ben-Mohammed naissait de cette unionen l’an 951 de l’ère hégirienne (1544-45 de l’ère grégorienne).

Pressentant les hautes destinées de son fi ls, Sidi Mohammed-ben-Sliman, le voyant, malgré son jeune âge,passant ses journées dans le silence et le recueillement, les yeux fixés vers le ciel, et parfait déjà de la perfection des élus de Dieu, et ayant surtout horreur du mensonge, Sidi-ben-

Sliman, disons-nous, en présence de la foule émerveillée, etdisant que la fl eur nouvellement éclose serait l’orgueil de la branche qui l’avait portée, son père, voulut lui faire donner sans retard l’initiation religieuse par quelques-uns des saints personnages les plus vénérés de son temps. C’est ainsi que, dès sa première enfance, il le présenta au chikh El-Hadj-Ben-

Ameur, saint marabout qui a son tombeau à une journée de marche au nord des Arbâouat. Celui-ci prit le jeune Abd-el- Kader entre ses bras, et, lui souffl ant dans la bouche comme pour le pénétrer de son esprit, il dit, en le rendant à son père : « Je lui ai donné 1’alun, ou le mordant; Sid Abd-er-Rahman lui donnera la teinture », ou, en d’autres termes : « Je l’ai commencé, c’est au chikh Abd-er-Rahman à le fi nir. »

Ainsi qu’il en avait reçu le conseil du chikh El-Hadj-Ben-Ameur, Sidi Mohammed-ben-Sliman alla présenter son fils au chikh Abd-er-Rahman, marabout des plus savants et des plus vénérés, qui alors habitait Saguiet El-Hamra, dans le pays de l’Oued-Draâ (Sous-marocain), ainsi que nous le savons. L’enfant était désormais complet : il avait reçu l’alun et la teinture.

A l’âge de sept ans, Abd-el-Kader fut conduit par son père auprès de l’illustre chikh Abd-El-Djebbar, qui avait sa kheloua non loin de Chellala-Edh-Dhahrania. A son arrivée devant la grotte qu’habitait le saint anachorète, Mohammed-ben-Sliman descendit de sa monture, et il invita son fils à en faire autant ; mais l’enfant, qui, sans doute, avait déjà conscience de sa supériorité sur un saint d’un modèle un peu démodé, refusa net d’obéir à l’ordre de son père. Le Chikh, qui était sorti sur le seuil de son ermitage, ne put faire autrement que de dire au père : « Est-ce donc ainsi, ô Mohammed ! que vous élevez vos enfants dans des sentiments d’orgueil et de présomption ?

Ce n’est point de l’orgueil, repartit le jeune Abd-el-Kader avec une dignité et un aplomb que, certes, on n’était pas en droit d’attendre de lui ; Dieu n’en souffre pas, dans le cœur de ses élus, la valeur d’une graine de moutarde. » Mécontent et froissé qu’un enfant eût l’air de lui donner une leçon, Sidi Abd-el-Djebbar, qui, bien que saint, n’en avait pas moins beaucoup d’amour-propre, gourmanda sévèrement le jeune Abdel-Kader, lequel ne trouva rien de mieux, pour cacher la honte que lui faisait éprouver l’admonestation du saint, que d’user, à son égard, d’un moyen qui, de nos jours, semblerait peut être un peu violent : partageant l’espace avec la main, la terre se fendit ; il en sortit aussitôt des vagues bouillonnantes, et le sol s’enfonça sous les pieds de l’infortuné Chikh Abd-el- Djebhar. Bien que lui-même fût fort peu rassuré, Sidi Mohammed-ben-Sliman crut cependant faire observer à son impétueux fils que ce n’était pas une raison, parce que le Prophète avait fendu la lune en deux, pour en faire autant de la terre, surtout sous les pieds d’un vénéré marabout ; il ajouta que, dans tous les cas, il était, peu convenable, quand on visitait quelqu’un, de l’accabler de sa supériorité, L’enfant, qui, au fond; était excellent, fit signe à son père de ne pas se tracasser, attendu que son intention ,avait été tout simplement de donner à Sidi Abd-el-Djebbar une ide de son savoir-faire partageant de nouveau, en effet, l’espace avec la main, les vagues disparurent, et le sol s’exhaussa sous les pieds du vieux marabout, qui, un peu troublé par ce qui venait de lui arriver, parut néanmoins très satisfait de revoir la lumière du jour. Il n’hésita pas à avouer avec beaucoup de franchise au jeune Abd-el-Kader qu’il le reconnaissait pour son maître, et qu’il ne se sentait pas de force à

faire un miracle de cette importance. Ce qui le consolait,ajoutait-il, c’est qu’il n’en voyait pas du tout la nécessité,pas plus, du reste, que l’utilité.

Mohammed-ben-Sliman, son frère Sid Abou-Bekr, et son cousin Sid Sliman-ben-Abmed, enseignèrent au jeune Abd-el-Kader les premières sourates du Koran. Confi é, quelque temps après, à Sid Ahmed-ben-Aïça-El-Kerzazi,jeune chikh très instruit, il surprit ses maîtres par ses étonnantes dispositions. Les savants les plus renommés furent

chargés de développer chez l’adolescent les branches de toutes les connaissances humaines.

 

A l’âge de quinze ans, désirant se rapprocher de plus en plus de la perfection, le jeune Abd-el-Kader se mit à la recherche d’un directeur : son choix se fixa sur Moul-Es-Sehoul, patron vénéré des Sehoul, et qu’on  nommait SidiMohammed-ben-Abd-er-Rahman-ben-Abou Hafs-Amrben-Yahya-ben-Sliman.

Abd-el-Kader approfondit les doctrines du soufisme,qu’un de ses maîtres, Sidi Ahmed-ben-Youcef, — celui qui repose à Miliana, — avait répandues dans une partie du Maroc.

Autour de Moul-Es-Sehoul étaient venus se grouper de nouveaux disciples, qui formèrent la base d’une zaouïa, connue depuis sous le nom de Zaouïet-Moul-Es-Sehoul, la zaouïa du patron des Sehoul.

Abd-el-Kader se confondit parmi les plus obscurs disciples de la zaouïa et vécut dans la retraite et la solitude. Initié,à l’ordre des Chadoulia, le directeur le distingua bientôt, et forma le projet de le charger d’une mission religieuse : « Prépare-toi, mon fils, lui dit-il , à visiter cette terre immense, qui est le domaine de ceux qui, comme toi, se vouent au culte de Dieu ! Tu te rendras au milieu de ces hommes qui s’agitent et se meuvent sans direction ; tu les instruiras, puis tu leur offriras, en mon nom, le gage protecteur que je t’ai confié,l’initiation à l’ordre des Chadoulia, selon ma règle. »

Abd-el-Kader le supplia de ne pas l’éloigner encore de la zaouïa, car, loin de lui, il se sentait incapable de se diriger.

Moul-Es-Sehoul le conserva encore sept ans, pendant lesquels il s’efforça d’élever son intelligence et de le diriger vers les hautes régions du spiritualisme. Enfin, le trouvant ferme dans sa foi, il lui ordonna de visiter le Sud et l’Ouest du Maghreb, et de pénétrer dans les milieux intellectuels et religieux, et de se prosterner dans les sanctuaires vénérés de ces contrées. Puis il devait, à son retour, se fixer à Mograr et y jeter les bases d’un établissement religieux ; de là, il agiraitsur les divers troupes des Homeïan et leur donnerait l’initiation.

Il promit à son directeur de jamais ne se départir de sa règle, et de s’éloigner sans même regarder derrière lui.

Il se rendit à Tafi lalet, à Fas, au Touat et à Aïn-. Madhi, et revint parmi les siens vers 1021 de l’hégire, 1612 de l’èregrégorienne.

C’est à cette époque de sa vie que Abd-el-Kader épouse Sâada-bent-EL-Harets, laquelle appartenait à un famille des Bni-Toudjin établie à Aïn-Mahdi.

De cette union et d’autres, et de son commerce avec des esclaves, Abd-el-Kader eut dix-huit fils et quatre ou douze fi lles.Il fonda une zaouïa à Mograr, et, n’ayant pu fixer à son gré l’attention de ses élèves, il continua ses pérégrinations dans la région du Maghreb moyen et de l’Est. Il tenait à explorer cette terre que lèche le flot de la mer, et qui, sillonnée par des cours d’eau comme les jardins du Paradis, produit de beaux fruits et d’abondantes moissons. Il prend ensuite la route du Sud-Est ; il se rend à Tlemsan et à Miliana ; il fait ses dévotions et ses dévotes stations aux tombeaux de Sidi Abou-Median-el-R’outs et de Sidi Ahmed-bou-Yousef. Il visite le Mzab, Constantine, Bougie, Alger, traverse la vallée du Chelef, qu’il trouve superbe, et où il veut s’installer, et la compare aux plaines sablonneuses et au désert caillouteux et aride où les Momifiais étendent leurs campements.

Il continue ses pérégrinations : il remonte les rives de la Manasfa, affluent du Chelef, s’arrête à Mendas, qui produit du blé très estimé, et il y prend pied.

Pour fi xer les regards sur lui, il affecte une grande dévotion et un renoncement complet aux jouissances d’icibas.

Il visite Sidi Mahammed-ben-Aouda, chez les Flita, et d’autres illustres théologiens ; il dévoile ses projets à quelques adolescents qui s’étaient attachés à sa personne. Étendant la main dans la direction des pays aux vastes horizons, il leur dit : « Mieux vaut El-Abiodh et vivre dans les honneurs, que de résider à Mendas et d’y savourer le goût du bon blé que produit son terroir. »

Abd-el-Kader se retire à Mograr pour gémir sur l’aveuglement des endurcis dans l’impiété et sur l’inutilité de ses efforts.

Des Arabes dont les troupeaux ont été décimés viennent se prosterner à ses pieds et lui faire une offrande; ils le prient d’être leur intercesseur auprès de Dieu, et d’éloigner d’eux les effets de sa colère. Sidi Abd-el-Kader veut profiter de l’occasion pour les initier à l’ordre des Chadoulia. Mais ils ne se soucient que des biens matériels de ce monde. Que leur importe Moul-Es-Sehoul, dont ils savent à peine le nom ? Eux ne désirent, disent-ils, que les biens terrestres, afin de pouvoir en jouir dans cette vie.

Prise d'El-abioh sid cheikh

La réputation de sainteté d’Abd-el-Kader-ben-Mohammed s’étend dans toutes les contrées où il a passé, et les offrandes et les cadeaux affluent de toutes parts dans les régions du Sud. La zaouïa de Mograr, en particulier,

est dans le bien et la prospérité. Les serviteurs et les élèves de Sidi Mohammed le traitent avec les plus respectueux égards et ne l’appellent plus que le Chikh, le Maître ; son influence religieuse est sans limite dans tout le Sud ; puis il recommence ses pérégrinations et escorté de nombreux disciples, il pousse de nouveau jusqu’à Tafi lala, semant sur son chemin la parole divine et les doctrines du soufisme.

Il ne semble point rechercher le pouvoir politique;pourtant, il s’attribue peu à peu, autour de lui, le privilège de prononcer dans les questions de commandement. « Vous m’appartenez, vous et les vôtres, disait-il parfois, sans paraître y attacher de l’importance, aux grands et aux chefs de la contrée. Vous êtes à moi comme je suis à Dieu. »

La zaouïa de Mograr fut bientôt encombrée de ziarin (pèlerins, visiteurs, nomades et ksariens), qui, en constatant la prospérité de leurs troupeaux et le rendement de leurs dattiers et de leurs jardins, remerciaient le Ciel de ses bienfaits, qu’ils ne manquaient point, d’attribuer à la puissante influence de leur chikh Abd-el-Kader auprès du Tout-Puissant.

Aussi était-ce à qui, parmi ses adhérents, s’approcherait de lui pour baiser le pan de son bernous ; mais les fidèles Croyants ne communiquaient point avec le saint homme aussi facilement qu’ils l’eussent désiré : les tolba qui peuplaient ce sanctuaire de la prière, et qui lui composaient une  sorte de garde, alléguaient toujours que leur Maître était en prière ou en conversation avec Dieu, et refusaient l’accès de l’humble demeure qu’il s’était réservée dans la zaouïa aux pèlerins qui avaient à solliciter quelque faveur du Ciel par son intermédiaire.

Le régime sévère, l’abstinence, auxquels il s’était rigoureusement soumis, avaient provoqué chez lui des visions qui semblaient le rapprocher de la Divinité ; il entendait des voix mystérieuses qui lui ordonnaient de prendre la direction spirituelle de tous ses serviteurs et d’en faire ses khoddam.

Déjà il ne semble plus appartenir au monde extérieur ; il devient évident qu’il se spiritualise et se rapproche de Dieu. C’est à cette époque de sa vie qu’il convient de placer la vision que rapporte Sidi Amr-ben Kerim-Et-Trari.

Une nuit, Abd-el-Kader était en prière, et il méditait sur le néant des choses humaines, quand, tout à coup, il vit la voûte céleste s’entrouvrir devant lui, et tandis qu’une douce lumière baignait des horizons de brouillard d’or et d’argent, divisés par une sorte de voie lactée d’une blancheur éblouissante, un homme montrait aux créatures qui arrivaient de tous côtés ce chemin aussi droit qu’il paraissait facile.

« Quelle est cette voie, et quel est cet homme ? demanda-t-il au Prophète, qui venait de lui apparaître.

Cette voie est celle que tu indiqueras à tes serviteurs, et cet homme qui est là, c’est toi-même. »

Il se prosternait en signe de soumission, quand il aperçut venant à lui son grand-père Sliman, qu’accompagnaient Sidi Abou-Median-El-R’outs et Sidi Bou-Yeza-El-R’arbi.

Et, en désignant les créatures qui s’entrecroisaient sur cette voie sans direction, ils lui demandèrent : «As-tu besoin de nous, de notre appui, pour ramener ces égarés ?

Votre appui mystique me suffira », leur répondit-il.

C’est aussi vers cette époque que commença à se manifester son pouvoir surnaturel, et voici, d’après une version populaire, les circonstances dans lesquelles Sidi Ech-Chikh aurait donné des preuves incontestables de son pouvoirthaumaturgique.

Il achevait une période de retraite, et il la terminait par une fervente prière, quand un grand bruit se fit entendre au dehors. Au même moment, son oratoire fut envahi par un grand nombre d’hommes qui, le visage bouleversé, poussaient des cris de désespoir.

L’un d’eux, leur chef apparemment, imposant silence à cette foule ahurie et hurlante, se jeta aux pieds du saint, et, baisant le bas de son bernons, lui dit en s’arrachant la barbe :

« Le Très-Haut a déchaîné sur nous le fléau des sauterelles,et ces maudits insectes, qui doivent porter le nom de Satan écrit sur leurs ailes, ont dévoré une partie des jardins de notre oasis. La désolation règne parmi toute la nation. Viens à notre secours, toi qui es l’ami de Dieu ! Viens nous délivrer de ce fléau ! » Il n’y avait pas de temps à perdre ; Sidi Ech-Chikh le comprit, et il les suivit.

En approchant de l’oasis, il aperçut, en effet, des nuées de ces acridiens qui roulaient dans le ciel comme une trombe de sable poussée par la tempête, puis s’abattant comme la grêle et avec un bruit strident là où il y avait du vert à dévorer.

Une partie des jardins était déjà hachée, fauchée par les mandibules de ces voraces insectes, et l’autre était déjà sérieusement compromise.

Ech-Chikh, ayant remarqué qu’un vol considérable de ces insectes venait de se poser sur un banc de sable voisin,se porta seul vers ce point en invoquant Dieu et lui demandant son assistance ; puis, étendant le bras dans leur direction,il les maudissait.

Les habitants de l’oasis, qui suivaient de loin les mouvements du saint, s’en approchèrent, et on jugera de leur étonnement et de leur joie quand ils s’aperçurent que ces terribles insectes étaient immobiles et comme cloués sur le sol où ils s’étaient abattus. « Dieu est grand ! s’écrièrent-ils, et ce Chikh au pouvoir si étrange est assurément un de ses Envoyés ! »

Cette manifestation surnaturelle, qui fut bientôt connue de tous, augmenta considérablement le prestige et l’influence de Sidi Ech-Chikh.

Sa mission n’étant pas encore entièrement accomplie,Sidi Abd-el-Kader songea à s’éloigner de Mograr et à fixer sa solitude à El-Abiodh, c’est-à-dire au milieu de populations qui avaient grand besoin de ses conseils.

C’est à partir de ce moment que commença sérieusement l’oeuvre qu’il avait entreprise.

Il fonda une zaouïa à El-Abiodh, établissement religieux qui fut bientôt des plus célèbres dans cette partie du Sahra et au delà. Des adhérents y accouraient en foule pour entendre la parole du chikh, et lui demander son intervention auprès de Dieu quand ils avaient quelques affaires d’intérêt à régler.

C’était à qui, homme ou femme, solliciterait auprès de lui l’initiation à l’ordre de Moul-Es-Sehoul, et le diker de ce saint homme. Les initiés, dont le nombre angmentait chaque jour, fi nirent par former une confrérie distincte, qui, au moindre signal du chikh, était prête pour une action commune.

 

Depuis qu’il s’était révélé, Abd-el-Kader était entouré des plus grandes marques de respect et de vénération, et ce fut à ce point qu’un grand nombre d’ignorants lui vouèrent une sorte de culte. Pour eux, ce personnage si spirituellement puissant,  ; et c’est ainsi qu’un soir, des chanteurs, des meddah, venant de fort loin et s’étant arrêtés dans un campement des Homeïan, et faisant, entendre

un chant à l’éloge de l’Envoyé de Dieu, chant qui partout ailleurs avait captivé leur auditoire, était écouté d’une oreille des plus distraites.Un vieillard, qui, depuis quelques instants, donnait des signes d’impatience, se dirigea vers les meddah, et leur demanda du ton de la plus mauvaise humeur :

« Mais de qui donc vous évertuez-vous, à chanter ainsi les mérites ?


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